Lectures de mars et avril 2018

Lectures de mars et avril 2018

C’est avec un retard considérable que je viens vous parler de mes lectures de mars et avril 2018. Le début de l’année avait été riche en quantité mais mitigé niveau qualité; pour les deux mois suivants, c’est l’inverse. Je n’ai lu « que » trois livres (dont un pavé de 700 pages qui m’a occupée un mois entier), mais chacun d’eux m’a beaucoup plu et profondément marquée. Il m’a fallu du temps pour digérer ces lectures, et surtout pour trouver les mots justes pour les partager avec vous. Notez que parler de romans (ou de films, ou de séries) que j’ai aimés s’avère toujours être un exercice bien plus difficile que lorsqu’il s’agit de ceux que j’ai détestés – au sujet desquels j’ai étrangement toujours bien plus de choses à dire.

Ces trois-là ayant été d’immenses coups de cœur, je vais m’efforcer d’en rédiger une critique un peu plus élaborée que « Oh la la c’était tellement bien !! », même si ça résume plutôt bien ma pensée ♥︎ ♥︎ ♥︎

J’ai également décidé d’inclure, en fin d’article, une petite liste de livres que j’aimerais lire pour les prochains mois. Dans le cas présent, la liste en question est déjà bien entamée, mais à l’avenir j’essaierai de publier les revues de mes dernières lectures de manière un peu plus régulière, à la fin de chaque saison.

Et vous, vous lisez quoi de beau en ce moment ? Quels sont vos derniers coups de cœur littéraires ?


Du bout des doigts, Sarah Waters

Du bout des doigts Sarah Waters

Londres, 1862. Susan a grandi dans le « Borough » – le quartier des voleurs – auprès de la femme qui l’a recueillie à la mort de sa mère, peu après sa naissance. Quelques mois avant ses 18 ans, Richard Rivers, un individu aussi charismatique que malhonnête surnommé « Gentleman » par les brigands du Borough, lui propose de s’associer à lui pour escroquer une jeune héritière. Maud a le même âge que Susan, est orpheline comme elle, et ne connaît rien du monde en dehors du manoir où elle vit recluse avec son oncle. L’arnaque semble facile, et fera leur fortune à tous les deux. Se faisant passer pour un amateur d’art, Richard s’immisce dans la vie de la jeune fille et la persuade d’engager Susan comme demoiselle de compagnie. Devenue la confidente intime de Maud, celle-ci est censée la convaincre d’épouser Richard qui prévoit ensuite de la faire interner dans un asile afin de s’accaparer son héritage.

Je dois avouer avoir eu un peu de mal à entrer dans ce roman: j’ai trouvé le premier chapitre, qui se déroule dans les bas fonds de Londres, parfois difficile à suivre notamment à cause du vocabulaire utilisé pour traduire l’anglais argotique employé par les personnages. Mais dès l’arrivée de Gentleman et le début de l’élaboration de son plan machiavélique, j’ai été happée par la plume de l’autrice et je me suis délectée des longues heures de lecture qui ont suivi. Du bout des doigts est un roman dont il est très difficile de parler sans trop en dévoiler, je resterai donc volontairement vague concernant l’intrigue (sachez juste que: « oh la la c’était tellement bien !! »); c’est une histoire d’escroquerie, de trahisons, mais aussi une très belle histoire d’amour, intense et dramatique. C’est, surtout, l’histoire de femmes qui font ce qu’elles peuvent pour survivre dans une société où elles ont très peu de droits, où leur sort dépend trop souvent de la protection d’un homme. Pourtant, les personnages féminins dépeints par Sarah Waters sont loin d’être des victimes; au fil des pages, on découvre des femmes au caractère bien trempé, fortes et tenaces, qui malgré les embuches s’efforcent de rester libres et maîtresses de leur vie.

L’autrice construit la psychologie de ses personnages avec une grande finesse, nous amène à les admirer et à les détester en même temps, à trembler pour elles, à ressentir les émotions qui les animent. J’ai également été captivée par l’ambiance du roman et l’atmosphère des différents lieux dans lesquels se déroule l’histoire, qu’il s’agisse des quartiers miteux d’un Londres rongé par la pauvreté et l’injustice, du manoir isolé dans lequel vit Maud, ou de l’hôpital psychiatrique au sein duquel les patientes sont, pour la plupart, enfermées contre leur grès. Les descriptions sont soignées et pleines de poésie, le vocabulaire parfaitement choisi; j’ai eu l’impression de voir les décors se dessiner derrière les mots, de pourvoir sentir les matières, les odeurs des objets. Une magnifique découverte, qui m’a donné très envie de découvrir d’autres romans de Sarah Waters.

Le bâtiment que j’avais pris pour Briar n’était que le pavillon d’entrée ! J’ouvris des yeux ronds. La carriole passa sans s’arrêter, roulant entre deux rangées d’arbres, tout nus et tout noirs, qui suivaient la courbe du chemin et plongeaient avec lui dans un creux plein encore de cette brume qui, dans les champs, semblait en passe de se lever. L’air y était tellement épais que j’en sentais la moiteur sur mon visage, sur mes cils et mes lèvres; tellement que je fermai les yeux. La sensation oppressante reflua ensuite, je relevai les paupières et à nouveau restai baba. Le chemin était remonté, nous avions laissé les arbres derrière nous, nous nous trouvions dans une grande clairière gravelée où je voyais – se dressant, immense, rigide et austère au milieu du brouillard ouaté, toutes ses fenêtres éteintes ou condamnées par des volets, ses murs tapissés d’un lierre funèbre, ses cheminées froides à l’exception d’un ou deux dont on voyait s’élever un maigre filet d’une chétive fumée grise – je voyais donc Briar, le manoir de Maud Lilly qui allait être maintenant mon chez-moi.


Goupil ou face, Lou Lubie

Goupil ou face Lou Lubie

En apparence, Lou a une vie parfaite. Elle est jeune, jolie, a une famille, un amoureux et des amis qui tiennent à elle, elle est autrice, dessinatrice, conceptrice de jeux vidéo, développeuse web. Mais elle cohabite aussi avec un compagnon encombrant: un renard au tempérament instable qui personnifie le trouble bipolaire dont elle est atteinte. Entre des périodes plus ou moins longues d’enthousiasme débordant, d’hyper-créativité et d’hyper-productivité, elle plonge dans la dépression et est assaillie par les idées noires, tout en subissant des variations d’humeur quotidiennes aussi radicales qu’inexplicables. Goupil ou face est le récit autobiographique des années passées à essayer d’apprivoiser son renard, tandis que les nombreux thérapeutes qu’elle consulte sont incapables de l’aider. Car Lou est atteinte de cyclothymie, une forme de trouble bipolaire peu connue même au sein du corps médical et souvent diagnostiquée très tardivement.

Lou Lubie raconte les prémices de sa maladie, sa première dépression à l’âge de 16 ans, les sept ans d’errance médicale qui ont suivi, et surtout son combat pour réussir à cohabiter avec ce renard qui fait partie d’elle. Goupil ou face mélange de manière très réussie témoignage et vulgarisation médicale – la BD est d’ailleurs préfacée et a été supervisée par une psychologue clinicienne. À partir de sa propre expérience et du récit de son quotidien, l’autrice parle des différents types de troubles bipolaires et des manières dont ils se manifestent, des traitement possibles, et évoque le regard porté par la société sur les personnes qui en sont atteintes. La métaphore du renard rend le tout très accessible, et apporte beaucoup de poésie et d’humour. On finit même par s’y attacher, à ce petit renard mignon, en oubliant provisoirement à quel point il peut se révéler féroce.

Au fil de ma lecture, je me suis profondément attachée au personnage de Lou; je me suis sentie désespérée pour elle face à ces médecins pas toujours bienveillants ou compétents, soulagée quand elle parvient enfin à poser des mots sur son mal-être. J’ai aimé la suivre dans son cheminement pour comprendre, accepter et apprivoiser sa cyclothymie, et j’ai appris énormément de choses aussi bien sur les troubles bipolaires, que sur ce qu’implique, au quotidien, de vivre avec ce type de différence neurologique.

Je suis également très sensible au style graphique de Lou Lubie (j’avais d’ailleurs beaucoup aimé suivre son projet Instants Heureux, il y a quelques années), et aux choix esthétiques qu’elle a faits pour cet album.

Goupil ou Face, Lou Lubie
© Lou Lubie, Goupil ou Face – http://www.goupil-ou-face.fr/bd.html

No Home, Yaa Gyasi

No Home Yaa Gyasi

Effia et Esi ne se connaissent pas mais sont nées de la même mère, au sein de nations rivales de la Côte-de-l’Or. Au milieu du 18e siècle, le commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et les États-Unis y est à son apogée. Le peuple d’Effia, les Fantis, traitent avec les Britanniques et leur vendent les esclaves capturés dans les villages du peuple Ashanti. À 15 ans, Effia est mariée contre son gré à un capitaine anglais; elle mènera une vie confortable au fort de Cape Coast, où sont emprisonné·es les esclaves avant leur départ pour l’Amérique. C’est le cas d’Esi, enlevée au siens, violée de manière répétée par les soldats et finalement expédiée de l’autre côté de l’océan où l’attend une vie de servitude dans les champs de coton. Chacune des deux sœurs donnera naissance à un enfant; au fil des générations, les descendants d’Effia perpétueront le commerce familial avant de s’affranchir des Européens, connaîtront le colonialisme et l’indépendance du Ghana, tandis que ceux d’Esi devront lutter pour leur liberté et contre les discriminations dans une société profondément raciste.

À travers le destin de ces deux familles, Yaa Gyasi retrace près de trois siècles d’histoire, entre les côtes de l’actuel Ghana et les États-Unis. Chaque chapitre est consacré à un personnage différent; on avance ainsi, au fil des pages, dans les branches de ce double arbre généalogique, du 18e siècle jusqu’à nos jours. Même si j’aurais parfois eu envie de passer davantage de temps avec chaque personnage, j’ai trouvé la structure du récit particulièrement bien maitrisée et surtout très adaptée au sujet traité. Tandis qu’on progresse dans l’histoire, les liens qui relient les personnages sont toujours forts et bien présents, de même que ceux qui lient le passé et le présent. No Home est un roman qui parle de transmission entre les générations: transmission des racines, de la culture, mais aussi des blessures avec lesquelles les descendants d’Effia et d’Esi doivent apprendre à se construire. J’ai eu souvent la gorge serrée par la tristesse et la révolte, j’ai ressenti une profonde empathie face à la rage qui habite certains personnages, ai admiré leur résilience. En tant que lectrice blanche et européenne, j’ai beaucoup appris sur l’histoire de l’esclavage et de la traite atlantique, sujets largement absents de nos livres scolaires… On sent l’important travail de documentation effectué par l’autrice, grâce auquel elle parvient à nous immerger totalement dans les lieux et les époques où se déroule son roman. C’est assez fascinant qu’une jeune femme de 26 ans parvienne à décrire la vie dans le Ghana du 18e siècle, ou dans les banlieues noires des États-Unis des années 60, de manière aussi précise et évocatrice. À chaque fois que je refermais le livre, j’avais hâte de m’y replonger. Une lecture à la fois très dure, et très, très belle.

« Nous croyons celui qui a le pouvoir. C’est à lui qu’incombe d’écrire l’histoire. Aussi quand vous étudiez l’histoire, vous devez toujours vous demander: Quel est celui dont je ne connais pas l’histoire ? Quelle voix n’a pas pu s’exprimer ? Une fois que vous avez compris cela, c’est à vous de découvrir cette histoire. À ce moment-là seulement, vous commencerez à avoir une image plus claire, bien qu’encore imparfaite. »

Ma pile à lire de l’été

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