Et malgré tout, le printemps

Prunus en fleurs au tout début du printemps

24 mars 2020. Confinement, jour 11. Pensées en vrac.

Je dis « confinement », mais en réalité les règles sont tellement molles et floues en Suisse que je ne sais pas si c’est le mot qui convient. Hier en début de soirée, je suis allée marcher un peu, histoire de prendre l’air et de me dégourdir les pattes après quatre jours sans mettre le nez dehors. Les rues de ma ville étaient presque désertes, la lumière des commerces et des restaurants éteinte. Quand on croisait quelqu’un, on faisait un large écart et on se saluait d’un coup d’œil nerveux. Mais ce matin, les travaux de rénovation qui se déroulent dans notre immeuble ont repris, comme si de rien n’était. Pendant que nous travaillons depuis la maison, nous entendons les ouvriers qui chantent et qui s’engueulent, quand ce n’est pas le bruit de la ponceuse ou de la perceuse. Ça nous fait râler, et on espère que les ouvriers qui sont contraints de venir ici tous les jours ne se mettent pas trop en danger.

Il y a 12 jours, on célébrait le mariage de ma sœur, en tout petit comité, et on se demandait si c’était bien raisonnable. C’était une merveilleuse journée, mais il flottait ce truc indéfinissable, cette menace encore peu tangible. La veille, j’étais au bureau, je suis allée boire un café l’après-midi avec un collègue mais on se saluait déjà tous de loin depuis le début de la semaine. J’ai compté les jours, après le mariage, et je suis soulagée que ma grand-maman se porte bien. Le lendemain, nous avons décidé de limiter radicalement nos sorties. C’était quelques jours avant la fermeture des restaurants, des cafés, d’une partie des commerces.

Mieux vaut en faire un peu trop que pas assez.

Prunus en fleurs au tout début du printemps

Au quotidien, le confinement ne change pas grand chose pour moi. Je suis casanière, je travaille déjà à la maison la plupart du temps, et pour l’instant mon activité n’est pas trop impactée (ça viendra sûrement plus tard, quand les mandats en cours seront terminés et qu’il n’y aura pas de nouveaux clients). Mais j’ai un mal fou à me concentrer, mon cerveau part dans tous les sens et ne s’arrête sur rien. Je passe probablement trop de temps à consulter des sites d’actualité et les réseaux sociaux. J’expérimente les douleurs menstruelles et les maux de tête sans ibuprofène, c’est pas super marrant. Quand je ne suis pas censée travailler, je voudrais peindre, lire, faire de la linogravure, du crochet ou du yoga, mes occupations habituelles pendant mon temps libre, mais ça non plus je n’y arrive pas vraiment. J’aimerais me rendre utile, mais il n’y a rien de concret que je puisse faire. Alors je cherche des trucs qui me réconfortent, des bons petits plats, les bras de mon amoureux, les chats qui ronronnent – eux d’ailleurs apprécient beaucoup d’avoir leurs humains à la maison toute la journée.

Je mesure ma chance, bien sûr, de pouvoir rester chez moi, de pouvoir y travailler, m’y reposer, de m’y sentir en sécurité. Pendant ce temps, chaque matin, ma maman va travailler dans un bureau de poste où les mesures nécessaires à assurer un minimum sa sécurité n’ont été mises en place que cette semaine. À son guichet, beaucoup de personnes âgées qui devraient rester chez elles et disent que quand l’heure est venue, l’heure est venue. Tant pis si au passage ils mettent en danger des personnes qui préféreraient que l’heure ne vienne pas tout de suite.

Je navigue entre l’anxiété et la colère, et souvent c’est la colère qui prend le dessus. Contre ceux et celles qui prennent encore tout ça à la légère, mais surtout contre l’état qui refuse d’imposer des mesures contraignantes mais nécessaires, parce qu’il faut préserver « l’économie » (pendant ce temps, les petits commerces, les indépendant·es, les artisan·es, sont déjà dans la merde et ça ne durera que plus longtemps, mais que voulez-vous continuer à fabriquer des pièces pour l’industrie horlogère et automobile c’est tellement vital), et contre ces entreprises dont les « conseils de crise » jouent avec la santé et la vie de leurs employé·es, estiment que la situation n’est pas encore assez grave, que les profits sont plus importants.

Au supermarché de mon quartier, ce matin, ça m’a rassurée de voir que les caissières étaient équipées de gants et protégées derrière une vitre en plexiglas. J’espère qu’elles se sentent un peu rassurées et protégées aussi. J’espère que c’est suffisant.

À la pharmacie, des rubans en plastique bloquaient l’accès à certains rayons, des panneaux informaient de la pénurie de masques et de gels hydroalcooliques. Quand j’ai donné l’ordonnance pour ma pilule contraceptive, on m’a fait remarqué qu’elle était échue – mais j’ai pu avoir ma pilule quand même, bien sûr, j’ai une bonne excuse pour repousser mon rendez-vous chez la gynéco. Ça m’a fait drôle qu’en ce moment, avec tout ce qui se passe, dans une pharmacie on remarque une ordonnance de pilule échue.

Je nous sens constamment tiraillé·es entre la sidération que crée cette crise et ces étranges rappels à la normalité. Cette normalité qui me semble aussi incongrue que réconfortante, en cette période où pas grand chose n’est normal. D’ailleurs, samedi soir on a prévu de manger de la pizza. Quoi de plus normal et banal qu’une pizza et un verre de vin rouge, le samedi soir ?

Pétales de fleurs de prunus tombées sur les feuilles d'un arbuste

Vendredi matin, en ouvrant les volets, j’ai remarqué que le prunus de la petite cour intérieure avait commencé à fleurir, que les premières feuilles apparaissaient même déjà. Cet arbre, j’observe sa transformation chaque année à cette période, les petites fleurs roses pâles qui se restent éclose que quelques jours avant de laisser la place aux feuilles rouge sombre. Je me suis rappelée que ce jour là, c’était le début du printemps. J’ai respiré un grand coup à la fenêtre, et suis allée regarder mes semis de tomates et de basilic dont les premières petites pousses commençaient à apparaître. Ça m’a rappelé que tout ça finira forcément par passer. Que dans quelques semaines, espérons-le, on profitera à nouveau des balades dans la nature, du temps avec nos proches. Qu’on appréciera ces moments-là peut-être un poil plus que d’habitude.

J’ai envie de croire qu’après, quand la vie reprendra son cours, on n’oubliera pas. Pas complètement en tout cas. Qu’on se souviendra à quel point les personnes qui ramassent nos poubelles, nettoient nos supermarchés et livrent nos colis sont indispensables. Tout comme celles qui travaillent dans les hôpitaux. Qu’on s’en souviendra aux prochaines votations, la prochaine fois qu’on devra choisir si on veut protéger à tout prix les salaires des CEO et les dividendes des actionnaires, si on veut attribuer de l’argent aux soins, à l’enseignement, aux personnes précaires. Que les caissières, le personnel d’entretien et les aides soignantes recevront les primes et les augmentations qu’elles méritent parce qu’on n’irait pas bien loin sans elles. Qu’on se souviendra combien c’est fatiguant, de s’occuper d’un enfant, ou deux ou trois, toute la journée. Imaginez tous les jours, toute l’année. Imaginez s’il y en a 20 au lieu d’un, deux ou trois.

J’aimerais qu’on apprenne quelque chose de la catastrophe qu’on est en train de vivre, individuellement et en tant que société.

En attendant, parce qu’il n’y a rien de vraiment utile que je puisse faire, je vais continuer de regarder pousser mes plants de tomates – qui, dans deux mois espérons-le, garniront les balcons de toute ma famille.

J’espère que vous vous portez aussi bien que possible, physiquement, moralement, mentalement ♥︎

Jeunes pousses de tomates et de basilic Pousses de basilic pourpre

2 commentaires

  1. Virginie

    Répondre

    100% d’accord avec chacun de tes mots!
    Prends soin de toi, je te fais un gros câlin à distance (en attendant de le pouvoir pour de vrai ;-))
    Bisous
    Virginie

  2. Aline

    Répondre

    Merci pour ton petit mot Virginie <3 Un gros câlin à toi, et vivement qu'on puisse retourner manger au Farel !

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