Dernières lectures – Été 2020

Livres lus en juillet, août et septembre 2020

Il m’a encore fallu un temps dingue pour réussir à terminer ce bilan de mes lectures de l’été dernier. Et quelles lectures, pfiou !

J’ai beaucoup lu, pendant ce drôle d’été 2020. À la suite du confinement, j’ai eu une période de plusieurs semaines pendant lesquelles j’étais totalement incapable de me consacrer à des activités créatives, ou même d’écrire pour le blog; par contre j’ai lu, j’ai lu, j’ai lu. C’est devenu le seul moyen efficace pour occuper mon cerveau et l’empêcher de partir en vrille. J’ai repris par la suite un rythme de lecture plus proche de mes habitudes (mon bilan lecture d’automne sera d’ailleurs bien moins fourni, peut-être même que j’arriverai à le publier avant six mois, allez on y croit), mais je suis heureuse d’avoir pu me plonger dans les livres et d’y avoir trouvé un certain réconfort pendant cette période particulière.

Dans ce billet, on va parler de misandrie et de féminisme, de maternité, de peinture phosphorescente, de secrets familiaux au fin fond des Cornouailles, de religion, d’immigration, et de la rénovation d’une grotte habitable.


Moi les hommes, je les déteste – Pauline Harmange

Moi les hommes, je les déteste Pauline Harmange (Éditions du Seuil)

Lorsqu’on est féministe, l’accusation de misandrie n’est jamais loin, réponse facile aux égratignures que l’on inflige à l’égo délicat des hommes. Si on a le malheur de se montrer un peu trop virulentes à l’égard de ces derniers, de parler des hommes au lieu de certains hommes, de lâcher un « Men are trash » à force de subir harcèlement et agressions, il y en a toujours un pour rappeler que not all men et reprocher à ces affreuses féministes hystériques de desservir leur cause et de vouloir éradiquer les hommes.

Et si, en réalité, les femmes avaient de bonnes raisons de détester les hommes ? Et si se revendiquer misandre pouvait être source de joie, de liberté, d’émancipation ?

Je vous ai déjà parlé du travail de Pauline dans ma précédente revue de lecture, et de combien j’aime la lire. Moi les hommes, je les déteste est son premier ouvrage édité, rédigé suite à la publication d’un billet de blog où elle évoquait sa fatigue face à la paresse des hommes et à leur réticence à s’intéresser au féminisme.

J’ai trouvé cet essai brillant, plein d’espoir et très très réjouissant. Il s’agit d’un texte parfois très personnel, l’autrice y parle de son propre rapport aux hommes, de la contradiction apparente dans le fait de se dire misandre alors qu’elle en a épousé un – spoiler: on peut critiquer un groupe social d’un point de vue militant et sociologique, tout en appréciant voire même en aimant certains individus qui appartiennent au dit groupe social. Mais elle avance également des faits, appuyés par des statistiques et la recherche sociologique sur les rapports entre les genres. Elle dénonce les multiples mécanismes de la domination masculine, dans la sphère publique ou privée, et la manière dont le patriarcat s’incruste jusque dans nos relations personnelles.

Elle rappelle également que la misandrie ne répond pas du tout aux mêmes mécanismes que la misogynie, dont elle est une sorte « d’effet secondaire »:

Dans l’imaginaire collectif, misandrie et misogynie sont deux faces de la même médaille, celle du sexisme. C’est la faute à l’étymologie, j’imagine: construits sur les mêmes racines, ces deux mots doivent donc recouvrir exactement les mêmes principes, n’est-ce pas ? Eh bien non, car la vie est une grande farceuse.

Si la misandrie est la caractéristique de qui déteste les hommes, et la misogynie celle de qui déteste les femmes, il faut bien admettre qu’en réalité, ces deux concepts ne sont pas égaux, que ce soit en termes de dangerosité pour leurs cibles ou de moyens utilisés pour s’exprimer. (On rappelle que les misogynes usent d’armes allant du harcèlement en ligne jusqu’à l’attentat, comme celui de l’École polytechnique de Montréal en 1994, dont il n’y a à ce jour pas d’équivalent misandre.)

On ne peut pas comparer misandrie et misogynie, tout simplement parce que la première n’existe qu’en réaction à la seconde.

Le texte est court, mais il va à l’essentiel de manière efficace et percutante. Pauline Harmange pose des mots très précis sur des ressentis que je traîne depuis des années (comme probablement beaucoup de femmes), et ça fait un bien fou. J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle dise les choses de manière franche, et qu’elle ne prenne aucune pincette, même si ses propos restent mesurés: elle déteste les hommes 1, en tant que groupe social, mais aussi bien souvent à titre individuel. Elle les déteste pour ce que la société leur inculque, leur sentiment de supériorité, leur violence, leur paresse, et leur manque de volonté pour déconstruire ce qu’est censée être la masculinité. On a tant l’habitude de ménager l’égo des hommes, de faire mille efforts pour leur plaire, on nous a tant appris à placer leur confort physique et émotionnel au sommet de la liste de nos priorités, qu’il est rare qu’on formule clairement des critiques à leur encontre, à part entre nous, toujours en rigolant un peu, et comme s’il s’agissait d’une fatalité à laquelle nous sommes bien contraintes de nous résoudre (le fameux « boys will be boys »).

En réalité, nous avons le droit d’attendre mieux des hommes qui partagent nos vies – parce qu’ils sont capables de mieux. Le droit d’être exigeantes dans nos relations avec eux, le droit de leur accorder moins d’espace, et d’arrêter une bonne fois pour toute de nous extasier lorsqu’ils savent faire la lessive, cuire des pâtes ou s’occuper à peu près correctement de leurs propres enfants – c’est à dire tout ce qu’on trouve parfaitement normal lorsqu’il s’agit d’une femme.

Les réactions suscitées par la sortie de Moi les hommes, je les déteste, tiré à l’origine en 500 exemplaires par la maison d’édition associative Monstrograph, ont d’ailleurs plutôt donné raison à son autrice de tenir la gent masculine en basse estime. Du côté du gouvernement français, un monsieur très énervé employé au ministère de l’égalité hommes-femmes a tenté de faire interdire la diffusion du livre, en menaçant les éditions Monstragraph d’un procès s’ils n’arrêtaient pas sa publication 2; sur les réseaux sociaux, plein de messieurs très vexés par le titre d’un livre qu’ils n’ont pas lu se sont mis à chouiner que c’est pas très gentil de détester les hommes, que not all men, tout en insultant l’autrice, en la menaçant ou en l’attaquant sur son physique. On se demande vraiment comment on en vient à détester des êtres si gentils et aimables.

De façon ironique, c’est exactement ce que dénonce Pauline Harmange: peu importent les comportements individuels et collectifs des hommes, ils considèrent que notre amour et notre dévotion leur sont dues. Qu’on devrait accepter et leur pardonner tous leurs travers, les aimer inconditionnellement et toujours nous montrer douces et agréable avec eux, même s’ils ne font rien pour le mériter.

Elle conclut son essai en nous parlant de la sororité qui peut naître de la misandrie, de ce qu’on peut construire de beau lorsqu’on apprend à refuser l’esprit de compétition et le mépris du féminin que le patriarcat chercher à nous inculquer pour nous séparer les unes des autres. À partir du moment où l’on décide d’accorder moins d’importance aux hommes, on réalise à quel point les femmes qui nous entoure sont intéressantes et talentueuses, et combien elles méritent notre attention, notre soutien et notre amour.

Pour aller plus loin:

L’accusation de misandrie est un mécanisme de silenciation: une façon de faire taire la colère, parfois violente mais toujours légitime, des opprimé·es envers leurs oppresseurs. S’offusquer de la misandrie, en faire une forme de sexisme comme une autre et tout aussi condamnable (comme si le sexisme était condamné…), c’est balayer sous le tapis avec malveillance les mécanismes qui font de l’oppression sexiste un phénomène systémique, appuyé par l’histoire, la culture et les autorités. C’est prétendre qu’une femme qui déteste les hommes est aussi dangereuse qu’un homme qui déteste les femmes – et prétendre qu’elle n’a aucune raison de ressentir ce qu’elle ressent, que ce soit de l’hostilité, de la méfiance, ou du mépris.

*

Nous sommes misandres dans notre coin. Quand nous détestons les hommes, au mieux nous continuons de les tolérer avec froideur, parce qu’ils sont partout et qu’il faut bien faire avec (incroyable mais vrai : on peut détester quelqu’un sans avoir une envie irrépressible de le tuer). Au pire nous cessons de les inviter dans nos vies – ou alors avec une sélection drastique au préalable. Notre misandrie fait peur aux hommes, parce qu’elle est le signe qu’ils vont devoir commencer à mériter notre attention.

*

Nous avons le pouvoir de créer des espaces-temps au cœur desquels nous ne servons pas les intérêts des hommes. Où, hors de nos champs de vision, ils ne peuvent que flotter dans l’air, et seulement si on les invoque. Où on est libre de dire d’eux ce qui nous chante, et aussi de ne pas parler d’eux du tout: au contraire, de faire de la place pour tous les autres sujets du monde et de nos vies. Il y a là la certitude de trouver la nourriture métaphysique dont on a si cruellement besoin, car ces no men’s land sont des zones où nos craintes, nos joies et nos colères ont le droit d’exister. Il y a, surtout, le refus d’être divisées, dans un monde qui voudrait que les femmes n’existent qu’en opposition les unes aux autres.

Femmes, rassemblons-nous: nos forces conjuguées sont redoutables et redoutées.


La femme gelée, Annie Ernaux

La femme gelée Annie Ernaux (Éditions Folio)

Un petit village de Normandie, à la fin des années 40. La narratrice a une dizaine d’années et vit avec ses parents, qui tiennent un café-épicerie. Elle y mène une vie libre des conventions liées à son genre: dans sa famille, sa mère travaille et tient les comptes du commerce, et c’est son père qui gère principalement le foyer et vient la chercher à l’école. Elle est encouragée à jouer, à étudier, à voyager, à développer son imagination. Autour d’elle, les femmes sont principalement des paysannes, qui ont passé leur vie à travailler dans des conditions difficiles et ont vécu leur maternité davantage comme une contrainte et une fatalité que comme une bénédiction.

Mais, petit à petit, années après années, tandis que ses études supérieures lui ouvrent les portes d’une classe sociale plus aisée, elle va se fondre dans le moule que la société de son époque lui réserve, afin de devenir une épouse et une mère dévouée, dont les envies et les aspirations n’ont plus grande importance.

Ce roman autobiographique est à la fois le témoignage précieux des combats qu’on menés les générations de femmes avant nous, et une bonne piqûre de rappel que la route est encore longue et le combat loin d’être gagné. À sa lecture, deux constats se sont imposés à moi: le premier, c’est le chemin parcouru depuis l’époque où Annie Ernaux était une jeune femme, l’époque de mes grands-mères, l’époque où mes parents sont nés.

Le second, c’est à quel point, malgré les avancées sociales et légales dont nous bénéficions à notre époque, je me suis parfois retrouvée dans les questionnements de l’autrice sur sa place en tant que femme dans la société.

Dans un premier temps, je dois avouer que j’ai eu du mal à me plonger dans le texte. Le style qu’Annie Ernaux a choisi pour ce roman est très particulier; on suit le flux de pensées de la narratrice de manière très rapide, c’est déstabilisant et j’ai eu parfois du mal à suivre certains enchaînements d’idées. J’ai toutefois fini par m’habituer à cette prose dense, au rythme soutenu, et par me laisser porter par les réflexions du personnage.

J’ai lu des critiques qui lui reprochaient de se plaindre d’une situation qu’elle a voulue et qu’elle a créée, de se morfondre dans une vie qui la rend malheureuse sans rien faire pour y échapper. À mon avis, c’est justement ce qui est intéressant: la vie de famille de la narratrice ne lui a pas été imposée. Elle a épousé un homme qu’elle a choisi et qu’elle aimait, a voulu ses enfants. Ce qu’on observe à travers son histoire, ce sont les rouages du conditionnement féminin, la manière insidieuse dont on intègre les normes et les attentes de la société, dont on essaie de s’y conformer.

Dès l’adolescence, on assiste au conflit interne que vit la narratrice, on sent son souhait d’être « comme les autres », de se conformer à ce que la société attend d’une jeune fille, puis d’une femme, de son âge et de sa classe sociale, en dépit de son désir d’émancipation et de l’éducation progressiste qu’elle a reçue de ses parents. On la voit s’accrocher à l’idée que concilier les deux sera possible; après tout, ça l’a été pour sa mère. Les mécanismes qu’elle décrit sont à la fois subtils et évidents, ça m’a brisé le cœur de la voir tomber dans le piège que le patriarcat tend à tellement de femmes, et souffrir de son incapacité à s’épanouir dans les rôles qui nous sont, encore aujourd’hui, présentés comme des idéaux absolus 3.


Jeune fille modèle, Grace Ly

Jeune fille modèle Grace Ly (Le Livre de Poche Jeunesse)

Chi Chi est une adolescente comme les autres, qui craque sur le plus beau garçon de son lycée, rêve d’avoir un sac à dos Eastpak comme ses camarades de classe, et souhaite construire sa propre identité en rejetant les attentes de sa famille, particulièrement celles de sa mère. Sauf qu’elle ne ressemble pas aux femmes des affiches du salon de coiffure de sa tante, et aurait préféré s’appeler Marie, Isabelle ou Sophie, ce qui lui aurait peut-être épargné les moqueries et les jeux de mots empreints de racisme que les élèves de son école bricolent à partir de son prénom.

Chi Chi a grandi dans le treizième arrondissement de Paris, où elle vit avec sa mère et sa grand-mère qui y tiennent un restaurant. Elle à la fois française et chinoise, et ressent constamment le tiraillement entre ces deux cultures qui font partie de son identité.

Jeune fille modèle est le premier roman de Grace Ly. À travers l’histoire de Chi Chi et de sa famille, elle évoque à la fois les questionnements que connaissent la plupart des adolescent·es à un moment de leur vie, ceux plus spécifiques des jeunes né·es en France (ou ailleurs en Occident) de parents étrangers, mais aussi, en filigrane, le passé douloureux du peuple sino-cambodgien.

Elle nous livre le témoignage important et touchant d’une enfant d’immigré·es, qui navigue entre deux cultures sans avoir le sentiment de vraiment appartenir à l’une ou à l’autre, et de son cheminement pour s’approprier sa double culture. Au quotidien, on lui fait constamment comprendre qu’elle n’est pas tout à fait assez française: le proviseur de son école écorche son nom de famille, ses camarades de classe l’affublent de surnoms aux relents racistes, elle voit peu de personnes qui lui ressemblent dans les médias occidentaux. D’une manière générale, bien qu’elle ait toujours vécu à Paris, elle est sans cesse ramenée aux origines asiatiques de sa famille. Et pourtant, elle ne se sent pas non plus assez chinoise: elle parle mal sa langue maternelle, a souvent honte des clichés auxquels ses proches acceptent de se conformer, et ne connait rien de l’histoire de sa famille, arrivée en France avant sa naissance.

L’intrigue de Jeune fille modèle est centrée sur la relation de Chi Chi et sa famille, sa mère en particulier, avec qui elle est en conflit perpétuel. D’un côté, il y a une femme qui a dû refaire sa vie à des milliers de kilomètres du pays où elle a grandi, tout en essayant de se reconstruire après un profond traumatisme, et qui rêve pour sa fille unique d’une vie plus facile. De l’autre, une adolescente qui se sent incomprise, mal aimée, qui souffre de la pression qui pèse sur ses épaules et du sentiment de ne jamais faire assez bien, mais aussi du silence des siens à propos de leurs origines. Ces deux personnages m’ont beaucoup touchée. Même si le roman est narré par Chi Chi, et se déroule donc de son point de vue, Grace Ly réussit à transcrire ce que ressentent aussi bien la fille que la mère avec beaucoup de sensibilité.

À travers la voix de Chi Chi, l’autrice dénonce, avec un mélange d’humour et de révolte, les stéréotypes qui pèsent sur la communauté asiatique en France ainsi que le racisme ordinaire subi au quotidien. Malgré la dureté de certains sujets abordés, c’est un roman plein de douceur, de joie et d’amour. La plume de l’autrice est très fluide et agréable à lire, et elle transmet à merveille la tendresse qu’elle ressent pour ses personnages.

Pour aller plus loin:

  • Asiatiques, minorité modèle – épisode du podcast Kiffe ta race, créé par Grace Ly et Rokhaya Diallo, où elles explorent avec l’autrice Mai Lam Nguyen-Cona les stéréotypes à l’origine du mythe de la minorité modèle, souvent associé à la communauté issue de l’immigration asiatique.

Certaines langues maternelles sont plus riches que d’autres. Celle des enfants de diplomates du Lycée International par exemple. On appelle leur parents des « expatriés », et [le proviseur] trouvait leur « franglais » très charmant. Alors que des gens comme ma mère, on les appelle des « immigrés » et leur accent est la risée des inspecteurs sanitaires et des humoristes à la radio.

*

Mulan était, pour moi, le pire des dessins animés. Elle se déguise en soldat, se bagarre dans un décor ravagé par la guerre, et la morale de l’histoire, c’est qu’il vaut mieux renoncer à la gloire pour rentrer dans son bled s’occuper de ses parents vieillissants. On aurait dit que ma mère était la conseillère technique du scénario de Disney.

*

Dylan McKay s’appelait en réalité Raoul Piquenard. Sitôt que je l’ai appris, son sex-appeal a fait une chute libre.


Au fond du trou – Nepsie & Le Vilain

Au fond du trou: De la sueur et des larmes Nepsie & Le Vilain (Éditions Lapin)

En 2015, Nepsie et Le Vilain ont une idée farfelue: acheter un habitat troglodytiquec’est à dire un logement creusé dans la roche, une cave donc – et le rénover avec leurs propres petites mains afin de pouvoir y vivre.

Deux ans plus tard, fraichement installé·es dans leur troglo, ils décident de créer un compte Instagram et d’y relater leurs aventures, des toutes premières démarches administratives à l’emménagement, en passant par: le terrassement du toit, la peinture à la farine, la construction de murs, la pose de plancher, de carrelage, l’installation de la plomberie et de l’électricité…

Le tout sans aucune connaissance préalable, en apprenant sur le tas.

Je lis Au fond du trou sur Instagram depuis la création du compte, je n’avais donc pas franchement de doute quant au fait que j’allais adorer la bande-dessinée – elle reprend en grande partie les strips déjà publiés, qui y sont d’ailleurs toujours disponibles.

Nepsie et Le Vilain ont réussi à rendre leur BD à la fois très drôle, très mignonne et très instructive, sans oublier une petite touche politique. Les parties un peu techniques sont expliquées de manière intéressante et pédagogique, même pour quelqu’un comme moi qui a très exactement zéro connaissance en rénovation de maison. C’est d’ailleurs assez impressionnant de voir les connaissances et les compétences qu’ils ont acquises au fil de leurs travaux.

Leurs petits personnages dessinés sont hyper attachants (en plus y’a des lapins !) et j’ai adoré suivre leurs mésaventures, qu’ils racontent avec beaucoup d’honnêteté et d’humour.

Vivement le tome 2 !

Au Fond du Trou, Nepsie & Le Vilain Au Fond du Trou, Nepsie & Le Vilain
© Nepsie & Le Vilain, Au Fond du TrouÉditions Lapin


Radium Girls – Cy

Radium Girls Cy (Éditions Glénat)

En 1918, dans une petite ville du New Jersey, Grace, Katherine, Mollie, Albina, Quinta et Edna travaillent pour la United States Radium Corporation, une usine qui a développé une peinture phosphorescente à base de radium. Chaque jour, elles peignent les chiffres sur des centaines de cadrans de montres, humectant avec leurs lèvres les pinceaux qu’elles utilisent pour cette tâche méticuleuse. En dehors de l’usine, on les surnomme les Ghost Girls en raison des résidus de peinture qui s’accrochent à leur peau et à leurs vêtements, et les font littéralement briller dans le noir. Parfois, par jeu et pour faire des farces à leurs amis, elles utilisent la peinture au radium pour se faire les ongles ou se peindre les dents.

Dans les laboratoires, le radium est manipulé par des scientifiques vêtus de blouses, de gants, de lunettes; les ouvrières, elles, travaillent sans aucune protection. Les dirigeant·es de l’usine leur assurent que le radium est totalement inoffensif, voire bénéfique pour l’organisme. Mais, l’une après l’autre, les Radium Girls commencent à tomber malades.

La première chose que j’ai envie de dire au sujet de cette BD, c’est à quel point elle est sublime. J’aime énormément le travail de Cy, que j’ai grand plaisir à suivre sur Instagram où elle partage aussi bien des peintures hyper travaillées – avec parfois des stories où elle détaille son processus créatif, c’est passionnant – que des petits strips où elle raconte des anecdotes de son quotidien. Bref, je conseille son compte mille fois.

Pour Radium Girls, elle a choisi une technique au crayon de couleurs, dans des teintes de violet-bleu et vert appliquées par couches afin de jouer avec les tonalité, c’est d’une beauté absolue (elle en parle dans cette vidéo qu’elle a consacrée à tout le processus de création de la BD et que j’ai trouvée fort intéressante).

Dans son ensemble, le récit se focalise sur l’amitié qui unit les six protagonistes. Elles sont jeunes et insouciantes, le ton de la première partie est très léger. On les suit dans leur quotidien, à l’usine mais surtout en dehors; elles font la fête, flirtent, s’amusent. Sauf qu’évidemment, on sait dès le départ que l’histoire n’aura pas une fin très heureuse pour elles; à la douceur de leur belle amitié, se mêlent la tristesse et un sentiment de profonde injustice.

Au fil des pages, je me suis beaucoup attachée à ces jeunes femmes, et j’ai admiré leur volonté de se battre pour que l’injustice dont elles ont été victimes soit reconnue et que d’autres ne subissent pas leurs souffrances, même si elles savent que pour elles la partie est déjà perdue. Leur combat n’a heureusement pas été vain: l’action en justice entamée par Grace Fryer, Edna Hussman, Katherine Schaub, Quinta McDonald et Albina Larice a connu à l’époque une large couverture médiatique et engendré des changements importants, aussi bien en ce qui concerne les droits des travailleurs et travailleuses 4 que les normes de sécurité dans les usines.

L’histoire des radium girls fait partie de ces épisodes que l’Histoire a fini par oublier, peut-être parce qu’elle concerne des femmes de classe ouvrière, malgré l’impact important de leur combat sur la société. Je n’en avais à vrai dire jamais entendu parler, alors que des « radiumineuses » comme on les appelait ici, il y en a eu des centaines, peut-être des milliers, dans la région où je vis; rien qu’à Bienne, il y aurait eu jusqu’à 200 ateliers dans lesquels la peinture au radium était utilisée, et une quarantaine de bâtiments ont dû être assainis entre 2015 et 2019 5 6. La BD de Cy se déroule aux États-Unis, où les conditions de travail des ouvrières qui peignaient les cadrans de montre au radium étaient particulièrement déplorables, mais finalement ici ou là-bas, l’histoire est la même: c’est celle de travailleuses sacrifiées par des entreprises qui les considèrent comme interchangeables et accordent bien plus d’importance à leurs profits qu’à la santé et à la vie des petites mains qu’elles exploitent. C’est si beau, le capitalisme.

Radium Girls, Cy Radium Girls, Cy
© Cy, Radium GirlsÉditions Glénat


Mamas – Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel Lili Sohn (Éditions Casterman)

À 29 ans, Lili Sohn est diagnostiquée d’un cancer du sein, dont le traitement s’accompagne d’un risque de stérilité. Jusque là plutôt hésitante sur la question de la maternité, elle se découvre alors un désir d’enfant viscéral.

Trois ans plus tard, la voilà enceinte. Tandis qu’elle attend ce premier enfant, elle s’interroge sur les origines de son désir de devenir mère: instinct biologique incontrôlable, construction sociale, un peu des deux ?

J’ai beaucoup aimé cette BD qui traite de l’instinct maternel et du désir d’être parent d’un point de vue personnel, historique et culturel. Lili Sohn y aborde une multitude de sujets autour de la maternité et des injonctions que subissent les femmes et les mères: est-il possible de concilier maternité et convictions féministes ? Sommes-nous programmées biologiquement à vouloir des enfants ? Mais dans ce cas: pourquoi les femmes le seraient-elles davantage que les hommes ? Et pourquoi certaines femmes ne ressentent pas du tout ce désir ? Elle se confie sur la crainte ressentie pendant sa grossesse de ne pas aimer son bébé ou de ne pas savoir s’en occuper, elle parle de la culpabilité permanente que ressentent les mères (infligée à la fois par soi-même et par la société, dont les standards contradictoires et inatteignables donnent l’impression de ne jamais faire assez bien), des difficultés qu’elle ressent parfois sans oser les exprimer, du réflexe qu’ont aussi bien ses proches que les professionnels de la petite enfance de s’adresser à elle plutôt qu’à son conjoint quand il s’agit de leur enfant, de la place des pères dans l’organisation familiale.

Parce que je dois le dire, ce rôle de maman, cette responsabilité ne me plaît pas toujours. Je trouve ça rude ! Mais j’ose pas le dire, parce que je crois que j’ai en tête un idéal de « mère parfaite » dont je n’arrive pas à me défaire.

*

Moi je ne me sens pas plus épanouie. Juste plus fatiguée.

Je dirais que je me sens plus expérimentée, plus aimante, plus patiente et que j’me sens attachée à un petit être humain. Mais surtout, je me sens responsable. C’est sûr que si la crèche, le médecin pis tout le monde arrêtait de s’adresser toujours à moi en ce qui concerne l’enfant…

Elle analyse également avec beaucoup de sincérité les sentiments qu’elle éprouve pour son fils dans les mois qui suivent sa naissance: elle veut qu’il vive et éprouve même une peur irrationnelle qu’il meurt, mais l’aime-t-elle de manière immédiate sitôt sorti de son utérus ?

Pour répondre à ses questionnements et comprendre ses observations personnelles, Lili Sohn se tourne vers l’histoire et la sociologie. Elle s’intéresse à la place de la maternité dans les sociétés qui nous ont précédé, à la manière dont la figure de la mère de famille et son statut social spécifique se sont construits au fil des siècles, aux stéréotypes et aux injonctions souvent contradictoires qui pèsent sur les femmes en matière de parentalité et d’éducation. Elle interroge aussi ce qui fait un parent, ce qui fait une famille, et inclut dans son ouvrage plusieurs témoignages qui apportent une belle diversité de voix et montrent à quel point les désirs et non-désirs d’enfant sont multiples et personnels.

Pour aller plus loin:

  • L’horloge biologique, on t’a pas sonnée – 17e épisode de l’excellent podcast Un podcast à soi, qui interroge la notion d’horloge biologique et le désir d’enfant à travers les témoignages de trois femmes ainsi que d’un point de vue sociologique et philosophique.

© Lili Sohn, MamasÉditions Casterman


Mes autres lectures

  • Un manoir en Cornouailles, Eve Chase
    Mystères et secrets de famille, dans un décor de vieux manoir anglais: une parfaite lecture estivale qui m’a captivée, bien que j’aie deviné le dénouement assez rapidement.
  • Trois filles d’Ève, Elif Shafak
    Peri est née à Istanbul et a passé son enfance tiraillée entre son père laïc et sa mère très pieuse. Jeune adulte, elle entame ses études universitaire à Oxford où elle fait la connaissance de Shirin, une jeune Iranienne athée qui milite pour l’émancipation des femmes, et de Mona, musulmane pratiquante et féministe. J’ai dans l’ensemble plutôt apprécié ma lecture de ce roman, dont j’ai beaucoup aimé de nombreux aspects: la plume riche de l’autrice, la construction du personnage principal, ses questionnements autour de la religion et des différents courants de pensées auxquels elle est confrontée. Mon enthousiasme est malheureusement un peu retombé dans les derniers chapitres, à cause d’un point spécifique de l’intrigue qui m’a fait bien grincer des dents. J’ai également été très peu convaincue par la fin qui ne conclut pas grand chose et m’a laissée avec l’impression que l’autrice ne savait plus trop où amener son histoire.
  • Toute résistance serait futile, Jenny T. Colgan
    Un mélange de science-fiction et de chick lit que j’avais très envie d’apprécier tellement l’idée me faisait rire, mais en fait non, j’ai trouvé ce roman mauvais sur toute la ligne: personnages en carton, romance hyper forcée, enjeux hyper prévisibles pour lesquels je n’ai ressenti que très peu d’intérêt. C’est très dommage car je pense qu’il y avait le potentiel d’écrire un livre fun et original.

Notes et références

  1. Précisons ici qu’on parle surtout des hommes cisgenres et hétéros. Les autres subissent également le patriarcat et la domination masculine – ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de faire eux-même parfois preuve de misogynie.
  2. En plus d’être mesquin, c’est raté: la médiatisation engendrée par cette tentative de censure a fait exploser les commandes, et le livre a été réédité moins de deux mois plus tard par une maison d’édition disposant de davantage de moyens. Les droits de traduction ont également été négociés avec plusieurs éditeurs étrangers: au moment où je publie ce billet, il a été publié en huit langues différentes, en plus du français, et une dizaine de traductions supplémentaires sont prévues pour les prochains mois.
  3. La bonne nouvelle, c’est qu’Annie Ernaux est devenue par la suite une des écrivaines françaises les plus reconnues; à l’image de La Femme gelée, son œuvre est essentiellement autobiographique et lui permettra de s’intéresser à différentes étapes de sa vie d’un point de vue sociologique.
  4. « Le droit individuel des travailleurs à engager des poursuites à l’encontre des sociétés qui les emploient en raison d’un préjudice subi au travail a été établi par le précédent de l’affaire des Radium Girls » – Wikipédia
  5. Les radiumineuses, petites mains oubliées et radioactives de l’horlogerie suisseLe Temps, 2018
  6. Montres radioactives: contrôles de 60 à 80 anciens ateliersArcInfo, 2014

2 commentaires

  1. Marion Maillet

    Répondre

    Très heureuse de lire ce joli bilan qui me donne envie de me mettre aussi à cette forme de blogging ^^ tu écris vraiment très bien, à la fois clair et très structuré, je suis épatée de ta maîtrise pour être honnête.

    Le bouquin de Pauline Harmange me tente évidemment beaucoup mais je vais attendre un peu, j’ai déjà pleeeein de bouquins à dévorer mais je le laisse sur ma liste. J’aime beaucoup l’extrait que tu as posté, très juste. ça rejoint aussi celui de Irene au final.

    Je pense que je vais adorer « La femme gelée », ça a l’air vraiment passionnant, je suis toujours intriguée par des femmes très émancipées qui finissent par se perdre dans les méandres de la pression sociale, je pense que c’est toujours très utile de lire afin de comprendre pour éviter la même chose. Peut-être y a-t-il une similitude avec « La deuxième femme » de Louise Mey, où j’ai lu certaines critiques qui décrivaient l’héroïne comme « molle » et « énervante » … cela m’a choqué, on est dans la tête d’une femme sous l’emprise d’un homme et c’est là toute la puissance de l’écriture que de penser à sa façon.

    Rien que lire le résumé de « Radium Girls » m’a fait monter les larmes.
    C’est bizarre, mais je suis extrêmement sensible aux histoires de radiation (ma famille n’a aucun passif avec ça) : à chaque fois que je lis un texte ou une histoire en rapport avec cela, j’ai le ventre si noué que je ne peux terminer. Je suis profondément touchée par le destin de Marie Curie aussi, par exemple ; manipuler toutes ces substances sans broncher, sans savoir qu’elles tiennent la mort entre leurs mains, qu’elles se peignent les dents … j’en ai des frissons. Les dessins que tu as postés sont superbes, je suis sûre que cette bande dessinée est un véritable bijou !

    Aaaaah, « Au fond du trou », c’est tellement bien ! Enfin, je ne les lis que sur Insta mais faut vraiment que je me procure cette BD, iels sont vraiment à mourir de rire ! Cette verve, ces dessins, ce bagoue … J’adore j’adore j’adore !

    Merci pour cette sélection et tes belles critiques qui donnent vraiment envie 🙂

  2. Aurore - Animal Sensible

    Répondre

    Que de belles lectures ! Je ne savais pas que Grace Ly avait publié un livre, il a l’air super et celui de Pauline est dans mes projets lectures mais ma vitesse de lecture est tellement lente
    Je suis super lente pour rédiger et publier aussi, il faut dire que la vie nous offre tellement d’autres choses à faire, et pas que passionnante

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